La carte n’est pas le territoire : comprendre l’autre, ce n’est pas lui donner raison
Chaque personne a sa propre vision de la réalité, conforme à ses croyances et à ses intérêts et, lorsqu’un conflit s’installe, il est fréquent que chaque partie soit profondément convaincue de la justesse de sa lecture de la situation.
Or, chacun vit, comprend et apprécie une situation à partir de ce qu’il a vu, entendu, vécu et compris dans le passé. La représentation de la réalité est dès lors forcément différente pour chacun, même lorsque ces personnes sont très proches par le milieu, l’âge, la profession ou la formation.
L’expression « la carte n’est pas le territoire », popularisée par Alfred Korzybski, rappelle la distinction essentielle entre la réalité et la représentation que nous nous en faisons.
Le « territoire », c’est la réalité telle qu’elle existe, avec l’ensemble des faits, des événements, des paroles, des intentions, des contraintes, des relations et des circonstances qui la composent.
La réalité est une et unique. Elle est surtout beaucoup plus complexe que ce que chacun d’entre nous peut en percevoir. Personne n’a jamais accès à l’intégralité de cette réalité car nous n’en observons qu’une partie, à un moment donné et depuis un certain point de vue.
Pour comprendre le monde qui nous entoure, nous construisons nécessairement une « carte », une représentation.
Notre cerveau :
- Sélectionne certains faits et certains aspects de ces faits ;
- Privilégie ceux qui renforcent ses convictions ;
- Filtre et classe les informations sélectionnées pour faciliter leur mémorisation ;
- Les organise en scénarios cohérents et signifiants ;
- Les retouche si nécessaire.
Notre représentation de la réalité se compose des faits dont nous avons connaissance et de la manière dont nous les avons perçus et interprétés. Elle est influencée par notre expérience, nos connaissances, nos attentes, nos valeurs, nos croyances et, parfois, nos craintes.
Elle est donc nécessairement partielle et simplifiée.
La consultation d’anciennes cartes du monde aide à prendre conscience du fait qu’une représentation des choses est nécessairement simplifiée et basée sur les connaissances, le ressenti, les intérêts de celui qui l’a dessinée.
Deux personnes confrontées à une même situation peuvent ainsi en donner des descriptions très différentes, sans pour autant être de mauvaise foi. Elles regardent le même territoire, mais elles n’en ont pas dessiné la même carte.
Il est important d’être conscient de cette distinction, spécialement lorsqu’un conflit survient.
En confondant notre carte avec le territoire lui-même, notre interprétation des événements nous paraît être la seule description possible de la réalité. On est alors convaincu que « Il a agi ainsi parce que… », « Leur objectif a toujours été de… », « Il est évident que… », « Ils savaient parfaitement que… »
Certaines de ces affirmations peuvent être parfaitement exactes mais pas forcément puisqu’elles contiennent une interprétation, une déduction ou une intention que nous attribuons à l'autre.
Plus le conflit dure, plus notre carte peut se renforcer : nous relisons les événements passés à la lumière de ce qui s’est produit par la suite, nous accordons davantage d’importance aux éléments qui confortent notre analyse et nous remarquons moins facilement ceux qui pourraient la nuancer.
Ne soyons pas naïfs. Différencier la carte du territoire ne signifie pas que la vérité n’existe pas, que les faits seraient relatifs ou que chacun aurait nécessairement raison.
Cela signifie simplement qu’aucune partie ne dispose, à elle seule, de tous les éléments permettant de rendre compte de toute la complexité d’une situation.
L’un des intérêts de la médiation est précisément de permettre à chacun d’exposer sa « carte » et de découvrir celle des autres.
Écouter la représentation de l’autre ne signifie ni l’approuver, ni renoncer à la sienne.
Il s’agit plutôt de chercher à comprendre :
- Que voit l’autre que je ne vois pas ?
- De quelles informations dispose-t-il que je n’ai peut-être pas ?
- Quelles contraintes influencent son comportement ?
- Comment interprète-t-il les mêmes événements ?
- Qu’est-ce qui est particulièrement important pour lui ?
- Et quelles sont, peut-être, les limites de ma propre lecture de la situation ?
Cette démarche fait généralement apparaître des éléments qui étaient jusque-là invisibles, mal compris ou considérés comme secondaires.
Ainsi par exemple, une décision, interprétée par une des parties comme une marque de défiance peut avoir été motivée, du point de vue de l’autre, par une contrainte financière, organisationnelle ou réglementaire dont elle ignorait l’existence.
Comprendre cette autre carte n’implique pas de conclure qu’elle est correcte et qu’on est d’accord avec cette représentation des choses. Mais comprendre ce que veut l’autre et ce qui l’a amené à voir les choses de cette manière permet d’ouvrir de nouvelles possibilités pour résoudre le différend.
L’objectif n’est pas d’arriver à une communauté d’idée, à une même représentation du problème et de ses solutions, mais plutôt de parvenir à une compréhension de la situation suffisamment riche pour pouvoir prendre de meilleures décisions.